Alors, ça complote ?

Tout était réuni pour que ça marche : plus de 200 000 euros levés sur Ulule et Tipeee, une quarantaine d’intervenants « experts » (les fameux), des interviews sur fond noir, de la musique façon Chariots de Feu, tout ça au service de doutes (que personne ne cache) sur les origines du Covid-19 et sur l’épidémie en tant qu’outil de contrôle des populations. Ajoutez à ça quelques termes qui fâchent : hydroxychloroquine, 5G, Bill Gates, Davos, Great Reset. 2h43 de conspirationnisme décomplexé, un millefeuille d’arguments assez bien ficelé pour convaincre certain.e.s que le coronavirus est une création des élites pour réduire en esclavage les masses.

On parle bien de Hold-Up, le fameux documentaire diffusé sur Internet qui, depuis la semaine dernière, creuse lentement mais sûrement l’écart entre parole médiatique et Covid-scepticisme. Mais faisons le point deux minutes, vous voulez bien ? 

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Les mécaniques du complot

Déjà qu’est-ce qu’une théorie du complot ? Selon Peter Knight de l’Université de Manchester, ça peut se résumer ainsi : une théorie qui met en scène « un petit groupe de gens puissants [qui] se coordonnent en secret pour planifier et entreprendre une action illégale et néfaste affectant le cours des événements », afin d’obtenir ou de conserver une forme de pouvoir (politique, économique ou religieux). Hold-Up répond donc parfaitement à cette description – mais pas la peine d’essayer de faire entendre ceci à quelqu’un qui y croirait.

La diffusion de la parole complotiste s’appuie sur des mécaniques bien précises et, il faut l’admettre, particulièrement bien ficelées. Pourquoi gagne-t-elle du terrain, à l’heure où l’information est censée être plus accessible que jamais ? Justement parce que l’information est plus accessible que jamais. L’équation est simple : d’un côté, une parole officielle, parfois teintée d’une bonne dose de démagogie et pas forcément toujours crédible. De l’autre, des supports de diffusion des opinions de plus en plus riches et accessibles. Le résultat : des générations plus sceptiques que jamais, à qui les réseaux sociaux ont offert un espace de choix pour remettre en question science et politique, en s’affranchissant, au passage, du rôle de médiateur joué par la presse. On appelle ça l’infodémie, une autre sorte d’épidémie virale et absolument pas sanitaire.

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Eux contre nous

La base de ce travail de sape sociétal, c’est de créer un sentiment d’appartenance à un groupe ; celui des manipulés qui ne veulent plus se laisser faire, un collectif à la hauteur de n’importe qui, surtout des gens qui se sentent perdus. Dans le documentaire qui buzz, plusieurs chauffeurs de taxi interviennent au même titre que les experts dans cette logique de proximité.

C’est notamment grâce à cette technique populiste de l’adhésion à une communauté lésée que Donald Trump, riche homme d’affaire, a réussi à se faire passer pour un candidat « anti-système » (dans Hold-Up, le 45ème POTUS est d’ailleurs dépeint comme un sauveur potentiel, malgré sa gestion très contestable du Covid-19 ou encore ses liens avec la big pharma).

Presse qui roule

Une autre mécanique classique, elle aussi utilisée par Donald Trump, est de dénoncer une presse vendue, incapable de contestation de la « pensée unique », pour créer une défiance quant à sa crédibilité. Pourtant, plusieurs médias ont critiqué largement les méthodes du gouvernement et ouvert leurs colonnes/antennes à des avis contradictoires, comme par exemple ce reportage d’Arte disponible en replay et garanti sans scandale.

Pour revenir à Hold-Up, son affiche qui figure deux personnes masquées avec, dans les yeux, des logos de médias comme TF1, BFMTV, AFP ou CNews, sous-entend une hypnotisation moutonnière aux médias de masse. Hors, depuis le passage de Pierre Barnérias dans une émission de CNews pour promouvoir le film, le logo de la chaîne a disparu des visuels de «Hold-Up», remplacé par l’emblème de LCI. Intéressant.

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« Vérité alternative »

Comme l’explique très bien le journaliste Roman Bornstein, qui a signé la première série des excellents podcasts de France Culture consacrés à l’histoire du complot, « Avant que les fact-checkeurs n’arrivent et que les grands médias réalisent que ce qui se passait n’était pas ‘juste un truc de geeks’, il y a eu une décennie pendant laquelle YouTube et les réseaux sociaux étaient la chasse gardée [des complotistes], et ça a fait des ravages. » Contrer des mensonges par d’autres mensonges, un cercle des plus vicieux, qui donne autant de pouvoir à la parole de votre vieil oncle réac’ qu’à celle d’un chercheur qui a consacré sa vie à l’étude objective d’un sujet. 

Alors oui, remettre en question la parole politique est sain et nécessaire, particulièrement dans une période confuse où les informations varient d’un jour à l’autre. Là où ça se corse, c’est quand on se base sur des « faits » plus qu’approximatifs pour énoncer des « vérités ». Particulièrement lorsqu’il s’agit d’un film qui ne s’appuie que sur des discours partisans de son propos (la plupart de ses intervenants sont d’ailleurs déjà très contestés dans leurs milieux, quand ils n’affichent pas simplement leurs affinités avec l’extrême droite). 

Contrairement aux principes même de l’enquête, les discours qui sont donc énoncés dans Hold-Up ne sont jamais questionnés et les « faits » sur lesquels ils s’appuient sont majoritairement faux. Si vous en doutez, accordez un peu de temps à ceux qui ont pris le temps de les vérifier grâce à des éléments tangibles : vous avez consacré près de 3 heures au visionnage de ce documentaire, il est donc légitime d’écouter ceux qui ont fait le travail de fact-checking que son réalisateur a choisi de laisser de côté, non ? Le collectif Fédération Covid-19 répond minute par minute aux idées énoncées dans ce documentaire, mais si vous préférez faire le boulot vous-même, libre à vous de profiter de ce monde en open source qu’est internet : tout y est.

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Du raisonnable à l’insensé

Vous ne voulez pas accorder toute votre confiance à la parole politique ? C’est normal. Ainsi, le documentaire de Barnérias commence en dénonçant légitimement le climat de peur instauré par le coronavirus et la communication gouvernementale, mais petit à petit il dérive fortement en instaurant une peur bien plus grande : celle d’un complot mondial visant un « holocauste » {sic} des pauvres par les riches et leur contrôle par des nanoparticules implantées lors du vaccin.

Avec le Pizzagate, on a déjà pu voir les réseaux d’opinions tels QAnon (et sa version française QActus) créer ce qu’on appelle une « panique morale ». On amène les gens à croire en des théories effrayantes, en manipulant leurs peurs primaires. Ce n’est pas la première fois et ça ne sera sans doute pas la dernière, comme l’explique Wired dans son guide des théories complotistes en ligne.

 

Censure !

La question ici n’est pas de défendre quelque forme de « censure ». Mais crier à la censure d’une « vérité qui dérange » est malheureusement un classic move du complotisme. Selon le politologue, sociologue et historien des idées Pierre-André Taguieff, « l’imaginaire du complot est insatiable, et la thèse du complot, irréfutable : les preuves naïvement avancées qu’un complot n’existe pas se transforment en autant de preuves qu’il existe ».

Pour info, le film Hold-Up est disponible sur de nombreuses plateformes, notamment en version payante sur Odysée, proche de la fachosphère, contrairement à ce que prétend son réalisateur Pierre Barnérias – qui n’offre d’ailleurs que le teaser sur son propre site et sa chaîne YouTube.

 

Un peu de bon sens

Sans revenir sur les incohérences du documentaire Hold-Up qui dit tout et son contraire, il est fascinant de constater que, malgré la disponibilité des données et informations, la nature humaine n’arrive pas à se contenter de faits pour façonner sa pensée. Nous sommes né.e.s complotistes et notre cerveau raffole des scénarios conspirationnistes.

Des études montrent que si vous croisez 10 personnes qui pensent la même chose, vous serez enclin.e à vous joindre à eux et ce, peu importe les faits. Cet incroyable mécanisme cognitif se trouve évidemment amplifié par la diffusion des idées sur internet comme l’explique cet article et notre siècle s’est donc construit sur un déficit de confiance jamais vu. Attention, cela nous rend plus vulnérables aux manipulations, y compris via les réseaux sociaux (voir le scandale Cambridge Analytica).

 

La tentation d’y croire

Nous avons la chance de vivre à une époque où la parole se diffuse. Où on a le droit de réfléchir et de pointer du doigt les énoncés qui nous semblent douteux. Ces libertés sont précieuses, garantes de notre indépendance d’esprit et de la force des contre-pouvoirs. Mais s’il est tentant de croire les paroles d’un homme à qui on colle un bandeau d’expert sur le visage ou de faire confiance à la qualité d’un montage vidéo, ne nous laissons pas porter ni par la mauvaise foi, ni par une forme de flemme intellectuelle. 

Finalement, prenons Hold-up pour ce qu’il est : un film d’opinion, pas une enquête objective. Nous vivons une situation on ne peut plus fertile aux rhétoriques de conspiration, quelque soit notre culture, notre niveau d’études ou notre compréhension de l’actualité. Comme l’explique très bien Le Monde dans une série de questions/réponses avec ses lecteurs, si l’argumentaire complotiste est aussi séduisant en ce moment, c’est justement parce qu’il prétend apporter des réponses claires à un discours officiel qui, lui, ne peut se permettre aucune affirmation catégorique, et à une situation ultra confuse car inédite. Oui, c’est épuisant. C’est justement pour ça qu’il faut rester attentif.

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